Ville d’eau, ville d’art

A l’origine, un bourg, entouré de marécages, peuplé de pêcheurs. Pour l’assécher et l’assainir, ces pêcheurs construisirent des canaux. Et ils donnèrent naissance à une ville traversée par des eaux pures et poissonneuses. La pêche, pratiquée à bord de nego chin, ou tout simplement à la main, fit leur richesse. Réunis en une confrérie puissante, ils obtinrent le privilège de pêcher entre la source et le Rhône sans que les seigneurs riverains ne puissent s’y opposer : ils étaient seulement tenus d’exposer leur pêche sur la place publique et d’en réserver les plus belles prises à la table du Pape. Dès cette époque, ils firent bâtir des églises, un hôpital, des hôtels particuliers… une belle ville.
Sur les rives de cette rivière si claire, sans crues violentes, sans périodes de trop basses eaux, surgirent aussi de nombreuses manufactures : tanneries, papeteries, huileries, soieries, toileries, minoteries, confiseries, tuileries, fabriques de couvertures, de chaux, de plâtre, moulins pour la garance… La ville devint alors un haut lieu d’échanges. Et puis, comme la rivière coule et que les temps changent, la belle joyeuse s’est peu à peu endormie pour entrer dans le XXème siècle, comme une petite ville de province, bien particulière pourtant, qui verra naître, grandir, vivre René Char qui recevra plus tard ses amis, Paul Éluard, Man Ray, Georges Bataille, Albert Camus, Henriette Grindat, Nicolas de Staël, Martin Heidegger, Georges Braque, Vieira da Silva, Arpád Szenes, Yvonne et Christian Zervos, Jean Beaufret, Jean et Valentine Hugo, Tristan Tzara, Greta Knutson…
C’est aussi dans cette petite ville qu’en 1870, deux frères, Léon et Eugène Geoffroy, firent construire une belle bâtisse, reliée par un bras de Sorgue à la maison d’enfance de Char. Cette villa sera plus tard celle d’Albert Gassier, un des pères des foires d’antiquités de l’Isle, qui fera du marché des antiquaires une véritable institution du dimanche matin et qui créera «L’Isle aux brocantes».
C’est ici que Michel Biehn installera un temps ses étoffes. Et aujourd’hui, c’est cette maison-là que Danièle Marcovici et Tristan Fourtine, amoureux des Arts, ont décidé d’ouvrir à la sculpture contemporaine e­t à ses expressions multiples, pour en faire un lieu où l’on donne à voir, où l’on donne à découvrir.
Il y a eu cette île, ville d’accueil, d’échanges, de fêtes sur cette Sorgue, sur celle qui surgit et fait surgir. Il y a eu aussi cette maison au bord de l’eau, qui regarde le cœur de l’Isle. Et puis il y a eu Danièle et Tristan. Sans peut-être vraiment le savoir, à la manière de ces pêcheurs qui par leur imagination et leur engagement ont donné toute sa valeur à un marécage, à la manière de cette confrérie qui en son temps avait inventé la solidarité, ils ont rassemblé autour d’une belle maison fatiguée, un groupe d’amis pour donner naissance à un lieu de création, de rencontres, d’échanges, de culture, de rayonnement… faisant écho peut-être aussi au temps où Char et ses amis se retrouvaient, ici, sous les collines sèches, à l’ombre de la Sorgue.
Anne Pharel