L’EXPOSITION

Depuis la nuit des Temps, le fil fascine et inspire les artistes et poètes, et la mythologie n’a cessé d’en dérouler les mystères : l’implacable fil des Parques ; celui de la toile de Pénélope, qui rime avec infini, ou encore le fil d’Ariane – pour qu’enfin Thésée trouve l’issue du labyrinthe… Il peut aussi devenir nœud, imbroglio, énigme, nœud gordien ou boucle de Moebius.

Pour sa 8ème exposition, la Fondation Villa Datris a choisi d’explorer les différents modes d’expression de la sculpture contemporaine à travers l’art textile, le tissage et le tressage, en présentant 106 œuvres de 74 artistes. Cette thématique, qui tire ses racines dans les pratiques universelles et ancestrales, évoque naturellement les gestes sur le métier à tisser, la trame et la chaîne, le-va-et-vient de la navette et les fils qui s’entrecroisent et donnent corps à la matière textile.

Les artistes de notre temps puisent dans ces gestes immémoriaux une approche sensible et sensuelle de la matière, des fibres, fils ou brindilles ainsi croisés et assemblés. La démarche du tissage ou du tressage bouscule les paramètres modernes de l’urgence et réintroduit une autre temporalité. On assiste à une reconquête de gestes ancestraux, souvent associés à la femme (broderie, tissage, tressage minutieux) ou à l’homme (vannerie, métier de haute lice).

Ce travail de la main, corrélé avec la perception de l’ouvrage et du temps, introduit une véritable réflexion sur la notion d’artefact, en prolongement des recherches modernistes menées par le Bauhaus dans les années 20 et 30. Souvent proche de l’esprit de l’Arte Povera, 
il induit un retour au dénuement des origines, avec des matériaux modestes ou de récupération.

Faisant pleinement appel aux sens, la texture est primordiale dans ces œuvres élaborées avec des fibres naturelles ou issues des productions industrielles, qui peuvent être extrêmement diverses : laine, soie, coton, ficelle, tissu, crin de cheval, osier, herbes, lianes, fils synthétiques, métal… Il y a une pratique intuitive, instinctive dans de nombreuses pièces, où les fils enchevêtrés jusqu’à l’oppression et les lambeaux de tissus constituent des objets étranges et troublants, entre rites et magie, fétiches et amulettes, qui sont aussi une pure révélation de l’inconscient.

Pour certaines artistes femmes, l’ouvrage textile devient parfois un outil de revendication qui détourne les codes de la broderie, du crochet, des travaux d’aiguille pour y faire passer leurs messages.

Ainsi, en cette année du cinquantenaire de Mai 68, l’art textile peut être considéré comme l’emblème d’un nouvel engagement et d’un nouveau langage pour de nombreuses plasticiennes de la « génération X » qui y expriment leurs valeurs, et revendiquent comme un art à part entière une pratique longtemps assimilée à de l’artisanat.

Aboutissement du tissage, le tissu est enveloppe et protection, en étroite relation avec le corps, à la fois seconde peau, voire métamorphose à travers le vêtement, l’ornement ou la parure. Ces vêtements-sculptures d’apparat deviennent alors des véritables compositions monumentales.

Événement marquant pour cette 8ème exposition, 
la Fondation Villa Datris accueillera pour la première fois une performance exceptionnelle le jour du vernissage jusqu’à la tombée de la nuit, dimanche 20 mai, avec 
La Veglia de Romina De Novellis, œuvre magistrale sur le thème de l’enfermement, où l’artiste au fil des heures se libère peu à peu du réseau de fils de soie rouge qui la tient recluse. Cette année, l’exposition comprend également neuf œuvres ou installations produites spécialement par les artistes suivants : Olivier Bartoletti, Lilian Bourgeat, Aude Franjou, Mireille Fulpius, Amélie Giacomini & Laura Sellies, Rodrigo Matheus, Édith Meusnier, Elena Redaelli, Yzo.

Fascinante itinérance dans l’art textile et le fiber art, l’exposition Tissage, Tressage confronte des œuvres historiques comme cette magnifique tapisserie en laine de Sonia Delaunay, Automne, les Crins de cheval de Pierrette Bloch ou The Third Sister de Magdalena Abakanowicz, œuvre brute et sombre en fibres végétales tissées à la main. En contrepoint, on découvre Josep Grau-Garriga, …I Ia mort també, (…Et la mort aussi), très belle œuvre en laine et fibres synthétiques, sublimation de la brutalité de la plaie, ou Ernesto Neto, Seedgaia, œuvre en suspension en crochet en voile de coton. Avec El Anatsui, Disclosures, œuvre en aluminium et cuivre, se déploie la noblesse des matériaux “pauvres” transfigurés, devenus somptueux, tandis que Caroline Achaintre livre une composition primale, dense et singulière, Brutus, en laine tuftée à 
la main.

La création des artistes femmes est aussi très présente, dans sa diversité : l’élégance bariolée des pièces de Joana Vasconcelos, non sans humour avec Robinette, crochet en laine sur lavabo en céramique, ou Annette Messager, Tentation, étrange composition de fils de fer, filet, tissus, peluche.

Marinette Cueco invite à la méditation avec un sublime Tondo élaboré avec des entrelacs de fibres végétales, pleinement en phase avec la magie des évocations de Simone Pheulpin, sculptures textiles si suaves en coton, Croissance I, et Anfranctuosité VI. Dans un autre registre, toute aussi captivante est l’obsession des Poupées rituelles ligotées de Judith Scott, en fil de laine et tissu sur armature, œuvre d’art brut, à la fois fétiche et cocon mystérieux.

Avec Leonor Antunes, The Lacquer screen of E.G., on retrouve la captivante apesanteur d’une œuvre suspendue, en laiton et câble en acier, alors que Faig Ahmed, propose une version inattendue du tapis avec Geometry Pattern 1, œuvre animée d’une vie qui lui est propre. Meschac Gaba revisite à sa manière 
les parures et perruques processionnelles, avec Les Frères Wright, tout comme Nick Cave avec ses personnages baroques et tribaux, offrant une performance sonore, Soundsuit, élaborés avec des perles et des passementeries de sequins, ou à base de tissus afghans, d’une puissante charge évocatrice.

En redécouvrant intuitivement ces techniques séculaires issues du tissage et du tressage, du fil et du textile, 
les artistes contemporains donnent à ces pratiques une véritable pertinence contemporaine, en lien avec les préoccupations environnementales et sociales. Apportant également un vaste terrain d’expérimentation à leur créativité, elles ouvrent un nouvel horizon 
à la sculpture de notre temps.

Le jardin de la villa avec les œuvres d’Awena Cozannet et Adrienne Jalbert © Photo : Franck Couvreur
LES ARTISTES DE L’EXPOSITION

L’exposition se tient jusqu’au 1er novembre 2018
et réunit une sélection d’œuvres d’artistes reconnus et de jeunes talents émergents.

Magdalena ABAKANOWICZ
Caroline ACHAINTRE
Faig AHMED
El ANATSUI
Alice ANDERSON
Joël ANDRIANOMEARISOA
Elodie ANTOINE
Leonor ANTUNES
Ifeoma ANYAEJI
Raymonde ARCIER
Béatrice ARTHUS-BERTRAND
Rina BANERJEE
Phyllida BARLOW
Olivier BARTOLETTI
Nadya BERTAUX
Pierrette BLOCH
Cathryn BOCH
Lilian BOURGEAT

Jagoda BUIC
Céleste CASTELOT
Nick CAVE
Collectif de femmes du BURKINA FASO
Adeline CONTRERAS
Awena COZANNET
Marinette CUECO
Cécile DACHARY
Pierre DAQUIN
Sonia DELAUNAY
Daniel DEWAR & Grégory GICQUEL
Françoise DUCRET
Nicole DUFOUR
Aude FRANJOU
Odile de FRAYSSINET
Hanne FRIIS
Mireille FULPIUS
Meschac GABA

Amélie GIACOMINI & Laura SELLIES
Françoise GIANNESINI
Jacin GIORDANO
Sonia GOMES
Josep GRAU-GARRIGA
Stéphanie-Maï HANUŠ
Sheila HICKS
Fabrice HYBER
Christian JACCARD
Adrienne JALBERT
Alexandra KEHAYOGLOU
Anne LACOUTURE
Anne LAVAL
Rodrigo MATHEUS
Véronique MATTEUDI
Annette MESSAGER
Edith MEUSNIER
Manish NAI

Maria NEPOMUCENO
Ernesto NETO
Ariana NICODIM
Romina De NOVELLIS
Frédérique PETIT
Simone PHEULPIN
Laure PROUVOST
Elena REDAELLI
Patrick SAYTOUR
Judith SCOTT
Agnès SEBYLEAU
Chiharu SHIOTA
Judy TADMAN
Pascal TASSINI
Pascale-Marthine TAYOU
Joana VASCONCELOS
Claude VIALLAT
Véronique WIRTH
YZO
Antonella ZAZZERA

LE PARCOURS THÉMATIQUE

SUIVEZ LE FIL

« Tissage Tressage… quand la sculpture défile » propose de dérouler un fil à travers l’histoire du tissage dans l’art contemporain. Ce fil vient s’inscrire dans tous les corridors de la villa pour entrelacer les thèmes et les espaces de la Villa Datris.

TRADITION ET MODERNITÉ : un artisanat élevé au rang d’art

L’art textile, en particulier la tapisserie, a brillé du Moyen Âge aux arts décoratifs du XIXe siècle. Toutefois, son introduction dans le monde moderne débute dans les années 20, avec des pionnières comme Sonia Delaunay, en France, ou Anni Albers, en Allemagne puis aux États-Unis. Elles s’approprient les savoir-faire traditionnels (gestuelles, techniques, couleurs, textures) pour les sortir des arts décoratifs et les inscrire dans une réflexion artistique abstraite. Dès la fin des années 50, Sheila Hicks, pétrie des enseignements du Bauhaus, ou encore Magdalena Abakanowicz vont l’introduire dans la sculpture. Leurs visions sont renouvelées par des artistes contemporains comme Dewar & Gicquel et Caroline Achaintre, Odile de Frayssinet et Ariana Nicodim.

INTIMITÉS EXPOSÉES : les arts féministes dans l’art contemporain

Dans les années 60-70, les femmes artistes comme Raymonde Arcier et Annette Messager entrent en lutte pour être reconnues au même titre que les hommes. Pour proposer leur vision de la féminité, elles vont privilégier les arts de faire considérés comme mineurs par la culture artistique essentiellement masculine. Les pratiques de tisser et tresser, liées autrefois à l’intime et au domestique, entrent dans l’espace d’exposition, et au-delà, dans le vocabulaire artistique contemporain. Les artistes jouent sur la narration d’un quotidien inquiétant comme Laure Prouvost ou Romina De Novellis et sur une féminité sexuée affirmée et dérangeante, comme Elodie Antoine, Céleste Castelot, Cécile Dachary et Sonia Gomes.

SUR LE FIL : les années 50

L’art textile sort de la tapisserie décorative pour brouiller les pistes entre 2D et 3D. Depuis les années 50, les femmes artistes abordent l’art minimaliste et abstrait avec une pratique épurée du fil. Elles dessinent l’espace – Pierrette Bloch, en (dé)nouant la délicatesse du fil, Marinette Cueco en mettant en tension des tiges végétales.

FIL ORGANIQUE

Sous la main des artistes, le textile prend vie grâce à sa souplesse et sa porosité et part à la conquête de l’espace, grâce aux travaux d’artistes, comme Josep Grau-Garriga et Jagoda Buic, figures de la « Nouvelle Tapisserie ». Le textile devient organe-objet chez Fabrice Hyber, se plisse en sculpture chez Simone Pheulpin, et devient chez Agnès Sébyleau et Hanne Friis une membrane organique.

IDENTITÉS TEXTILES

Le textile, en devenant habit, symbolise le corps et son travestissement. Il danse avec Nick Cave, porte en mémoire des événements avec Meschac Gaba, transforme en chasseur avec Jacin Giordano. Au-delà du corps, l’art textile permet des glissements sémantiques d’objets familiers, locaux ou identitaires pour raccommoder le monde, comme chez Faig Ahmed, Joana Vasconcelos, Pascale-Marthine Tayou ou encore El Anatsui.

TBT 2018 / Sheila Hicks Photo © Franck Couvreur
Hum ! 2013 / Cécile Dachary Courtesy de l’artiste - Photo © Cécile Dachary
Tondo 1992 / Marinette Cueco Collection Fondation Villa Datris - Photo © Franck Couvreur
Pourquoi pas 2012 / Joana Vasconcelos Courtesy Joana Vasconcelos & Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles - Photo © Tutti images
Returned from the Amazons, returned from East, returning to bring beauty of their flowers in jungles sewn, returning with animals from the “altar of afar” with samples of people, furnishings, sugar and clove, spicing... Rina Banerjee. 2016. Coll. privée © Tutti images

VERNACULAIRES

De tous temps, l’homme célèbre la nature en reproduisant ses formes. Les tressages de nids, de toiles ou encore de lianes inspirent les artistes comme Maria Nepomuceno, Ernesto Neto, Rina Banerjee et Adeline Contreras. Ils invoquent des mystiques séculaires et les cultures premières, proche de l’animisme pour trouver un nouvel ordre au monde.

CORDÉES : minimalisme et art pauvre

Le fil et la corde proposent une gestuelle et un tracé épurés. Présentées brutes, prises dans une gestuelle quotidienne et minimaliste chez Claude Viallat ou Christian Jaccard, les cordes s’entrelacent et se figent chez Judy Tadman et Phyllida Barlow. Renouer avec ces matériaux pauvres s’inscrit dans le folklore et les traditions et forme l’éloge du ralentissement du temps et de la décroissance.

FOLIE DU FIL : l’influence de l’art brut

Le fil s’enroule ou se tricote. On retrouve déjà des objets enveloppés de textiles dans les cultures anciennes, de l’Égypte Antique à la culture vaudou. Pour Pascal Tassini et Judith Scott, l’acte d’emmailloter est une manifestation de leurs troubles obsessionnels. Ces gestes d’Art Brut, entre l’embrasse et l’étouffement, entre la protection et l’appropriation sont repris par les artistes tels que Cathryn Boch, Manish Nai, ou Alice Anderson. Ils appellent à la catharsis, à la magie ou l’acte mystique.

TISSER LE MONDE

Tisser et tresser multiplient les dimensions, croisent le passé avec le présent et nous font revoir nos interfaces au monde. De l’art figuratif d’Alexandra Kehayoglou aux objets mis en tension de Chiharu Shiota, de la fenêtre au monde d’Ifeoma Anyaeji au tissage narratif de Amélie Giacomini & Laura Sellies, du costume de Stéphanie-Maï Hanuš aux figures tressées de Nicole Dufour, le travail artistique du fil met la théorie des cordes, qu’utilise la physique quantique, à l’œuvre. Voir les trajectoires en forme de surface tubulaires et non de lignes bi-dimensionnelles a transformé notre perception de l’Univers et en intègre toute sa complexité.

The Third Sister, Magdalena Abakanowicz. 1981. Collection du Centre National des Arts plastiques © The Estate of Magdalena Abakanowicz / CNAP © Franck Couvreur
Oiseau de feu - Hommage à Stravinski, Jagoda Buic. 1977. Collection des Musées d’Angers © Franck Couvreur
Sans titre, Maria Nepomuceno. 2008. Courtesy Galerie Karsten Greve Paris, Cologne, Saint Moritz © Franck Couvreur
Standing stone 2010 / Judy Tadman Courtesy de l’artiste - Photo © Franck Couvreur
Poupée, Judith Scott. 1992. Donation de L’Aracine en 1999 LaM, Lille Métropole musée d’art moderne contemporain et d’art brut, Villeneuve D’Ascq © Philip Bernard
Sans titre, Pascal Tassini. 2006. Courtesy LaM, Lille Métropole musée d’art moderne contemporain et d’art brut, Villeuve d’Ascq © Nicolas Dewitte/LaM
Open Door Policy, Ifeoma Anyaeji. 2014. Courtesy Collection Blachère © Franck Couvreur
State of being (Atlas), Chiharu Shiota. 2017. Courtesy Galerie Templon, Paris-Bruxelles. © Franck Couvreur
LE JARDIN DES PÉNÉLOPES

Share