L’EXPOSITION

Danièle Kapel-Marcovici, présidente de la Fondation Villa Datris

Depuis la nuit des Temps, le fil fascine et inspire les artistes et poètes, et la mythologie n’a cessé d’en dérouler les mystères : l’implacable fil des Parques ; celui de la toile de Pénélope, qui rime avec infini ou encore le fil d’Ariane – pour qu’enfin Thésée trouve l’issue du labyrinthe… Il peut aussi devenir nœud, imbroglio, énigme, nœud gordien ou boucle de Moebius.

Pour sa 8ème exposition, la Fondation Villa Datris a choisi d’explorer les différents modes d’expression de la sculpture contemporaine à travers l’art textile, le tissage et le tressage, en présentant 106 œuvres de 74 artistes. Cette thématique, qui tire ses racines dans les pratiques universelles et ancestrales, évoque naturellement les gestes sur le métier à tisser, la trame et la chaîne, le-va-et-vient de la navette et les fils qui s’entrecroisent et donnent corps à la matière textile.

Les artistes de notre temps puisent dans ces gestes immémoriaux une approche sensible et sensuelle de la matière, des fibres, fils ou brindilles ainsi croisés et assemblés. La démarche du tissage ou du tressage bouscule les paramètres modernes de l’urgence et réintroduit une autre temporalité.

On assiste à une reconquête de gestes ancestraux, souvent associés à la femme (broderie, tissage, tressage minutieux) ou à l’homme (vannerie, métier de haute lice). Ce travail de la main, corrélé avec la perception de l’ouvrage et du temps, introduit une véritable réflexion sur la notion d’artefact, en prolongement des recherches modernistes menées par le Bauhaus dans les années 20 et 30. Souvent proche de l’esprit de l’Arte Povera, 
il induit un retour au dénuement des origines, avec des matériaux modestes ou de récupération.

Chaque exposition à la Fondation Villa Datris ouvre un nouvel horizon riche de découvertes. J’ai ainsi pu aller à la rencontre des artistes du textile et plusieurs m’ont parlé de leur travail : Raymonde Arcier, Christian Jaccard, Marinette Cueco, Pierrette Bloch, Rina Banerjee, Chiharu Shiota… Découvrir leur démarche profonde est ce qui me passionne et fait partie de la richesse du travail de recherche, donnant à chaque exposition une signification personnelle et artistique. Le résultat est fabuleux, avec par exemple l’énergie bondissante de ces deux œuvres de Nick Cave, venues directement de New York ; la splendeur d’El Anatsui, magnifique et incontournable ; la délicatesse du tondo végétal de Marinette Cueco ou l’époustouflante trame de cuivre d’Antonella Zazzera.

Mes choix ont toujours été libres et personnels, avec parfois des pièces transgressives, porteuses d’un sens politique, sociétal comme Au nom du Père de Raymonde Arcier, expression de combats féministes que je partage. D’autres œuvres offrent aussi une perception décalée, surprenante, presque magique, comme les nœuds obsessionnels de Christian Jaccard ou les fétiches multicolores mystérieusement entrelacés de Judith Scott. Les matériaux offrent toutes les sensations, douceur et rugosité, force ou fragilité, qu’ils soient issus de la nature ou de la production industrielle. La corde s’érige telle un étrange menhir avec Judy Tadman et avec Rina Banerjee, les passementeries s’animent en une explosion de couleurs baroques. Quant à L’Oiseau de feu, Hommage à Stravinski de Jagoda Buić, il dévoile la scénographie d’une harmonie subtile et puissante entre les pièces.

L’exposition explore ainsi librement la métamorphose du fil, du lien, du tressage et du nœud. On découvre une tension intéressante entre l’universalité de l’utilisation du textile et la force de l’inspiration de leurs traditions natives pour les artistes. La fantaisie rime constamment avec l’inventivité, comme cette installation poétique et inattendue en tressage de bambous de Mireille Fulpius – où pour la première fois une œuvre est accrochée sur la façade – comme aussi la superbe sculpture textile d’Elena Redaelli qui émerge vers le jardin. Au milieu de la nature exubérante de la Villa Datris, de ses branchages, lianes et rhizomes, la fibre et le textile tracent leur route, et l’osmose se fait à merveille. Le cœur de la Villa Datris a trouvé sa place dans les ramifications magnifiques d’un figuier accueillant, qui s’est laissé conquérir par l’œuvre d’Aude Franjou, Le Cœur du Figuier, symbole de naissance et de renaissance. Un précieux fil rouge qui nous guide tout au long de l’exposition « Tissage / Tressage… quand la sculpture défile ».

LES ARTISTES DE L’EXPOSITION

L’exposition se tient jusqu’au 1er novembre 2018 et réunit une sélection d’œuvres d’artistes reconnus et de jeunes talents émergents.

Magdalena ABAKANOWICZ
Caroline ACHAINTRE
Faig AHMED
El ANATSUI
Alice ANDERSON
Joël ANDRIANOMEARISOA
Elodie ANTOINE
Leonor ANTUNES
Ifeoma ANYAEJI
Raymonde ARCIER
Béatrice ARTHUS-BERTRAND
Rina BANERJEE
Phyllida BARLOW
Olivier BARTOLETTI
Nadya BERTAUX
Pierrette BLOCH
Cathryn BOCH
Lilian BOURGEAT

Jagoda BUIC
Céleste CASTELOT
Nick CAVE
Collectif de femmes du BURKINA FASO
Adeline CONTRERAS
Awena COZANNET
Marinette CUECO
Cécile DACHARY
Pierre DAQUIN
Sonia DELAUNAY
Daniel DEWAR & Grégory GICQUEL
Françoise DUCRET
Nicole DUFOUR
Aude FRANJOU
Odile de FRAYSSINET
Hanne FRIIS
Mireille FULPIUS
Meschac GABA

Amélie GIACOMINI & Laura SELLIES
Françoise GIANNESINI
Jacin GIORDANO
Sonia GOMES
Josep GRAU-GARRIGA
Stéphanie-Maï HANUŠ
Sheila HICKS
Fabrice HYBER
Christian JACCARD
Adrienne JALBERT
Alexandra KEHAYOGLOU
Anne LACOUTURE
Anne LAVAL
Rodrigo MATHEUS
Véronique MATTEUDI
Annette MESSAGER
Edith MEUSNIER
Manish NAI

Maria NEPOMUCENO
Ernesto NETO
Ariana NICODIM
Romina De NOVELLIS
Frédérique PETIT
Simone PHEULPIN
Laure PROUVOST
Elena REDAELLI
Patrick SAYTOUR
Judith SCOTT
Agnès SEBYLEAU
Chiharu SHIOTA
Judy TADMAN
Pascal TASSINI
Pascale-Marthine TAYOU
Joana VASCONCELOS
Claude VIALLAT
Véronique WIRTH
YZO
Antonella ZAZZERA

Commissariat d’exposition :
Danièle Kapel-Marcovici, aidée de Jules Fourtine, Henri-François Dumont et Constance Dumas

Scénographie :
Laure Dezeuze

Portraits d’artistes :
Nous avons réalisé cette année 26 portraits d’artistes, à découvrir dans l’onglet vidéo.

LE PARCOURS THÉMATIQUE

SUIVEZ LE FIL

« Tissage Tressage… quand la sculpture défile » propose de dérouler un fil à travers l’histoire du tissage dans l’art contemporain. Ce fil vient s’inscrire dans tous les corridors de la villa pour entrelacer les thèmes et les espaces de la Villa Datris.

TRADITION ET MODERNITÉ : un artisanat élevé au rang d’art

L’art textile, en particulier la tapisserie, a brillé du Moyen Âge aux arts décoratifs du XIXe siècle. Toutefois, son introduction dans le monde moderne débute dans les années 20, avec des pionnières comme Sonia Delaunay, en France, ou Anni Albers, en Allemagne puis aux États-Unis. Elles s’approprient les savoir-faire traditionnels (gestuelles, techniques, couleurs, textures) pour les sortir des arts décoratifs et les inscrire dans une réflexion artistique abstraite. Dès la fin des années 50, Sheila Hicks, pétrie des enseignements du Bauhaus ou encore Magdalena Abakanowicz vont l’introduire dans la sculpture. Leurs visions sont renouvelées par des artistes contemporains comme Dewar & Gicquel et Caroline Achaintre, Odile de Frayssinet et Ariana Nicodim.

INTIMITÉS EXPOSÉES : les arts féministes dans l’art contemporain

Dans les années 60-70, les femmes artistes comme Raymonde Arcier et Annette Messager entrent en lutte pour être reconnues au même titre que les hommes. Pour proposer leur vision de la féminité, elles vont privilégier les arts de faire considérés comme mineurs par la culture artistique essentiellement masculine. Les pratiques de tisser et tresser, liées autrefois à l’intime et au domestique, entrent dans l’espace d’exposition et au-delà, dans le vocabulaire artistique contemporain. Les artistes jouent sur la narration d’un quotidien inquiétant comme Laure Prouvost ou Romina De Novellis et sur une féminité sexuée affirmée et dérangeante, comme Elodie Antoine, Céleste Castelot, Cécile Dachary et Sonia Gomes.

SUR LE FIL : les années 50

L’art textile sort de la tapisserie décorative pour brouiller les pistes entre 2D et 3D. Depuis les années 50, les femmes artistes abordent l’art minimaliste et abstrait avec une pratique épurée du fil. Elles dessinent l’espace – Pierrette Bloch, en (dé)nouant la délicatesse du fil, Marinette Cueco en mettant en tension des tiges végétales.

FIL ORGANIQUE

Sous la main des artistes, le textile prend vie grâce à sa souplesse et sa porosité et part à la conquête de l’espace, grâce aux travaux d’artistes, comme Josep Grau-Garriga et Jagoda Buic, figures de la « Nouvelle Tapisserie ». Le textile devient organe-objet chez Fabrice Hyber, se plisse en sculpture chez Simone Pheulpin et devient chez Agnès Sébyleau et Hanne Friis une membrane organique.

IDENTITÉS TEXTILES

Le textile, en devenant habit, symbolise le corps et son travestissement. Il danse avec Nick Cave, porte en mémoire des événements avec Meschac Gaba, transforme en chasseur avec Jacin Giordano. Au-delà du corps, l’art textile permet des glissements sémantiques d’objets familiers, locaux ou identitaires pour raccommoder le monde, comme chez Faig Ahmed, Joana Vasconcelos, Pascale-Marthine Tayou ou encore El Anatsui.

Hum ! 2013 / Cécile Dachary Courtesy de l’artiste - Photo © Cécile Dachary
TBT, Sheila Hicks. 2018. © ADAGP - Franck Couvreur
Tondo, Marinette Cueco. 1992. Collection Fondation Villa Datris - Photo © Franck Couvreur
Pourquoi pas 2012 / Joana Vasconcelos Courtesy Joana Vasconcelos & Galerie Nathalie Obadia Paris / Bruxelles - Photo © Tutti images
Standing stone 2010 / Judy Tadman Courtesy de l’artiste - Photo © Franck Couvreur

VERNACULAIRES

Les tressages de nids, de toiles ou encore de lianes inspirent les artistes comme Maria Nepomuceno, Ernesto Neto, Rina Banerjee et Adeline Contreras. Ils invoquent des mystiques séculaires et les cultures premières, proche de l’animisme pour trouver un nouvel ordre au monde.

CORDÉES : minimalisme et art pauvre

Le fil et la corde proposent une gestuelle et un tracé épurés. Présentées brutes, prises dans une gestuelle quotidienne et minimaliste chez Claude Viallat ou Christian Jaccard, les cordes s’entrelacent et se figent chez Judy Tadman et Phyllida Barlow. Renouer avec ces matériaux pauvres s’inscrit dans le folklore et les traditions et forme l’éloge du ralentissement du temps et de la décroissance.

TISSER LE MONDE

Tisser et tresser multiplient les dimensions, croisent le passé avec le présent et nous font revoir nos interfaces au monde. De l’art figuratif d’Alexandra Kehayoglou aux objets mis en tension de Chiharu Shiota, de la fenêtre au monde dIfeoma Anyaeji au tissage narratif de Amélie Giacomini & Laura Sellies, du costume de Stéphanie-Maï Hanuš aux figures tressées de Nicole Dufour, le travail artistique du fil met la théorie des cordes, qu’utilise la physique quantique, à l’œuvre. Voir les trajectoires en forme de surface tubulaires et non de lignes bi-dimensionnelles a transformé notre perception de l’Univers et en intègre toute sa complexité.

FOLIE DU FIL : l’influence de l’art brut

Le fil s’enroule ou se tricote. On retrouve déjà des objets enveloppés de textiles dans les cultures anciennes, de l’Égypte Antique à la culture vaudou. Pour Pascal Tassini et Judith Scott, l’acte d’emmailloter est une manifestation de leurs troubles obsessionnels. Ces gestes d’Art Brut, entre l’embrasse et l’étouffement, entre la protection et l’appropriation sont repris par les artistes tels que Cathryn Boch, Manish Nai ou Alice Anderson. Ils appellent à la catharsis, à la magie ou l’acte mystique.

LE JARDIN DES PÉNÉLOPES

Les jardins de la Villa Datris permettent aux artistes de donner libre cours à leur imagination en leur proposant une topographie animée de bosquets et de végétation enchanteresse, associée au murmure des eaux vives de la Sorgue. Certains artistes sont même invités à produire in situ leurs installations ou compositions, en symbiose étroite avec les arbres et la belle nature de la Villa.
Cette année, 14 artistes sont exposés en extérieur : dans les jardins, au bord de la Sorgue ou sur les façades de la Villa. L’art de tresser, sorti du carcan de l’intime, devient monumental avec Elena Redealli, Mireille Fulpius et Lilian Bourgeat. Tisser peut être une trame à l’infini comme dans le travail d’Olivier Bartoletti ou de Rodrigo Matheus. Cette pratique devient une manière de renouer avec le monde naturel. Empreintes des traditions religieuses de par le monde, Awena Cozannet, Aude Franjou et Véronique Matteudi inscrivent leur travail dans ou avec le végétal. Les œuvres métalliques de Nadya Bertaux, YZO, Odile de Frayssinet, Adrienne Jalbert, Véronique Wirth et Antonella Zazzera condensent, en immersion dans le jardin, la force d’un art-de-faire féminin, venu briller en art majeur.
Dans ce jardin de sculptures accueillant et à taille humaine, une scénographie particulière est présentée cette année, composée d’installations in situ intégrées dans un univers végétal et soumises au climat provençal.

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