Sculpture du Sud : une aventure méditerranéenne

Danièle Kapel-Marcovici, présidente de la Fondation Villa Datris

Lors de l’exposition inaugurale en 2011, nous avons initié la démarche artistique de la Villa Datris avec Sculptures plurielles, qui présentait l’infinie diversité de la sculpture contemporaine, suivie de Mouvement et Lumière en 2012, exposition dédiée à l’art cinétique, optique et interactif, exploration fascinante d’un univers à la fois poétique et expérimental. Avec Sculptrices en 2013, véritable hommage aux femmes artistes, la Villa Datris a proposé une revigorante « exposition-manifeste » donnant visibilité et reconnaissance à leur talent et à leur spécificité. Avec Sculpture du Sud, première exposition organisée sans Tristan Fourtine, qui nous a quittés l’an dernier, la Villa Datris poursuit l’aventure, toujours dans un esprit d’ouverture et de partage.

L’idée de Sculpture du Sud est de faire découvrir les expressions artistiques du Bassin méditerranéen qui reflètent toute la richesse de notre culture et de sa diversité. La Méditerranée nous a réunis, et ce que nous sommes, nous le devons au brassage de cette culture méditerranéenne.
Le propos de Sculpture du Sud est tour à tour historique, culturel, sociologique, politique… avec souvent plusieurs niveaux de lecture. Chaque artiste, chaque oeuvre creuse son propre sillon avec une incroyable richesse, dévoilant une multitude d’univers.
En sondant la Méditerranée, nous allons chercher nos racines. Nous y trouvons le berceau de cette civilisation extrêmement fertile : le monde latin, grec, ottoman ; le langage et l’écriture, avec l’arabe et l’hébreu ; des racines multiculturelles qui transmettent une puissante charge émotionnelle. Ces peuples se sont fait la guerre, et ont aussi vécu en paix, en bonne intelligence, côte à côte, à un certain moment de leur histoire.
La Méditerranée est une terre d’enracinement et d’exil. Certaines œuvres abordent volontairement des sujets graves, comme la barque calcinée de Lampedusa, le drame d’hommes et de femmes qui ont fui pour un avenir meilleur ou les convulsions du Printemps arabe.

Le fil conducteur est à la fois géographique et temporel. Il réunit des artistes du pourtour méditerranéen, avec des œuvres inspirées par la culture de la Méditerranée. Yves Klein, par exemple, s’empare de la Victoire de Samothrace, et d’une oeuvre antique, il en fait une oeuvre contemporaine. Des images surgissent, évoquant les traditions du Sud, la mer et la pêche, les couleurs, la nature et les paysages.
Mère nourricière, lieu d’échanges entre des peuples marins et marchands, la Méditerranée est avant tout cette ‘Terre de lait et de miel’ décrite par la Bible, dans l’Ancien Testament. La Méditerranée est un cocon, fidèle à sa tradition de l’accueil.

Notre culture émerge de toute la richesse de cette civilisation, et sa fécondité résulte de ce ‘melting pot’. L’exposition Sculpture du Sud a ainsi un propos très actuel, avec un message d’ouverture aux autres, d’acceptation de cultures multiples. Elle crée un lien entre tous nos pays, invite à vivre ensemble d’une rive à l’autre de la Méditerranée, en faisant découvrir des œuvres et des artistes profondément marqués par la culture du Sud.

Yaacov AGAM
Armen AGOP
ARMAN
Mohamad-Saïd BAALBAKI
Yto BARRADA
Zoulikha BOUABDELLAH
Austin CAMILLERI
CÉSAR
Robert COMBAS
Marco DEL RE

Jean DENANT
Daniel DEZEUZE
Hervé DI ROSA
Noël DOLLA
Safaa ERRUAS
Xavier ESCRIBA
Ymane FAKHIR (vidéo)
Pascal FANCONY
Mounir FATMI
Jean-Pierre FORMICA

Odile de FRAYSSINET
Karim GHELLOUSSI
Irini GONOU
Aïcha HAMU
JORDI
Nadia KAABI-LINKE
Rym KAROUI
Amal KENAWY
Yves KLEIN
Ilhan KOMAN

Jannis KOUNELLIS
Sigalit LANDAU
Jean-René LAVAL
Pierre MALPHETTES
Joan MIRÓ
Ariel MOSCOVICI
Nabil NAHAS
Marc NUCERA
Yazid OULAB
Bernard PAGÈS

Nakis PANAYOTIDIS
Giuseppe PENONE
Laurent PERBOS
Gaetano PESCE
Jaume PLENSA
Jean Pierre RAYNAUD
Emmanuel RÉGENT
Ettore SOTTSASS
Bérénice SZAJNER
Claude VIALLAT

Direction artistique et commissariat d’exposition :
Danièle Kapel-Marcovici

Scénographie et assistance au commissariat :
Henri-François Dumont, Ciris-Vell, Victoria Ville-Paris, Laurent Baude et Jean-Pierre Frimbois

Portraits d’artistes :
12 portraits d’artistes ont été réalisés pour cette exposition et sont à découvrir dans l’onglet vidéo.

LES MILLE ET UNE FACETTES DE LA SCULPTURE DU SUD

Il n’y a pas une Méditerranée, il y en a des multitudes.

De Marseille à Istanbul, on en découvre l’extraordinaire pluralité d’expressions, à travers ces œuvres d’artistes du Sud, toutes inspirées par la culture méditerranéenne. Autant de thématiques variées, réunies par un dénominateur commun, celui de la Méditerranée sous toutes ses formes.

Méditerranée, terre promise.
Terre de rêve et d’évasion – d’éblouissement et de beauté…
Terre de culture et de religions – de traditions et de coutumes…
Terre d’échanges et de transhumances – de conflits et de guerres…
Terre de bonheur et de souffrance – terre du drame et du sublime…

La Méditerranée, c’est aussi ce pont entre l’Orient et l’Occident. Un seuil invisible, une frontière que l’on franchit insensiblement, qui unit et rapproche les contraires.

Cette fascination pour la Méditerranée, pour son éclat et sa majesté, prend avant toute chose la forme d’un hommage. Comme celui du sculpteur turc Ilhan Koman, qui lui donne les traits et l’allure hiératique d’une apparition protectrice et énigmatique, émergeant des flots telle une Vénus antique, comme élancée par ses lames d’aluminium poli. Elle porte l’appellation turque de la Méditerranée, Akdeniz, « la Mer Blanche », par opposition à la Mer Noire. Une autre vision, celle de l’artiste sétois Jean Denant, présente la carte de la Méditerranée, Mare Nostrum, sous la forme d’une découpe en acier brillant poli, tel le miroir de Narcisse.

La Méditerranée est indissociable, selon le poète Paul Valéry, du culte de trois déités : la Mer, le Ciel, le Soleil. Terre du Midi, si elle était une saison, ce serait l’été, avec ses couleurs éclatantes, ses arômes et ses parfums, ses fleurs et ses fruits enivrants, à l’image du jardin d’Eden. Avec ses mets et ses saveurs, le vin et le miel, l’huile d’olive et pain… Et la luxuriance de la végétation du Sud, ses oliviers millénaires, ses palmiers, orangers, cyprès et roses d’Ispahan…
Ses villes blanches semblent émerger du désert aride et du sable, évoqués par les dunes égyptiennes d’Armen Agop, Untitled Black Granit ou le Tas de sable en moucharabieh de Pierre Malphettes, sorte d’igloo oriental façonné en béton. La Méditerranée, c’est aussi les bergers et les troupeaux, chèvres et moutons, la tauromachie qui transparaît avec les têtes de taureau de la Manade de Jordi ou leurs cornes dans la spectaculaire Hécatombe de Jean-René Laval. Au rythme des chants des hommes et des oiseaux, telle est l’exubérance du Sud, avec l’omniprésence de la mer et de la pêche, suggérée par la superbe Femme-ancre de Miró, la poétique concrétion de sel de la Mer Morte de Sigalit Landau, Salt Crystal Fishing Net, ou encore la Barque aux roseaux d’Odile de Frayssinet. Et il y a aussi la beauté des arts traditionnels issus de la métamorphose du sable marin : mosaïques, céramique, verre…  On découvre ainsi des pièces en verre de couleur élaborées par des créateurs contemporains tels Ettore Sottsass ou Gaetano Pesce.

Fondatrices de la culture classique, les références à l’Antiquité grecque et romaine sont toujours bien présentes chez les artistes contemporains, avec l’extravagant Centaure de César, l’effigie lacérée d’Athéna par Arman, du côté des Nouveaux Réalistes, et également l’iconique Victoire de Samothrace d’Yves Klein ou sa Vénus, métamorphosées par la luminosité de ce bleu aussi profond que celui de la mer Méditerranée. L’artiste grecque Irini Gonou propose une vision intemporelle avec ses trois Tanagras, ainsi que Marco Del Re avec ses figures de bronze. Spectaculaire oursin rose indien, L’Oeil d’Osiris d’Austin Camilleri, artiste maltais, évoque une tradition antique venue à Malte par les marins phéniciens, qui fixaient sur la proue de leur bateau cet œil protecteur afin de s’assurer une bonne route. Avec 3 seconds for you – 3 seconds for everyone, Nomos, Nakis Panayotidis réactualise la foudre de Zeus sous la forme d’un néon brandi par un poing serré,  tandis que le marseillais Laurent Perbos donne une vigueur extraordinaire à la figure mythologique du sanglier Calydon, constitué de sandows multicolores et lardé de javelots, et il transforme en arc-en-ciel coloré les larmes de la reine thébaine Niobé. Une surprenante légèreté habite la figure de la déesse Vénus-Isis revisitée par Robert Combas, qui porte sur sa tête un bateau emblématique de la Méditerranée et de ses Odyssées.

Berceau des religions monothéistes, la Méditerranée porte leur expression dans son héritage. Ainsi la très belle Echelle de Jacob d’Agam, colonne à l’infini déclinant formes et couleurs, est inspirée de la tradition hébraïque, tout comme la sculpture en bronze d’Ariel Moscovici, qui a pour titre Du Commencement, ‘Bereshit’ – n’est autre que le premier mot de la Genèse dans la Bible. La chrétienté est présente avec la Virgen del Arte Contemporàneo de Hervé Di Rosa, interprétation baroque des Madones vénérées dans l’Espagne catholique ou encore le saisissant chapelet Prayer d’Austin Camilleri. L’empreinte de l’Islam apparaît dans les arabesques de la Calligraphie de feu de Mounir Fatmi, hommage à l’écrivain et artiste Brion Gysin, à travers ce texte déconstruit et torturé, immolé, voire purifié par les flammes.

Victoire de Samothrace (S 9), Yves Klein. 1962. Coll. privée. © Yves Klein, ADAGP, 2014
Athena, como una espada. Arman. 1986. Courtesy Fondation A.R.M.A.N Suisse © ADAGP - Tim Perceval
Le Centaure, César. 1983. Coll. privée. © ADAGP - Tim Perceval
Joan Miró / Tête et oiseau / Sculpture du SUD
Tête et oiseau, Joan Miró. 1967. © ADAGP - Claude Germain - Archives Fondation Maeght, Saint-Paul de Vence

L’Histoire contemporaine, avec ses conflits actuels dans un monde en souffrance, ses révolutions et ses drames, est fortement imbriquée dans les œuvres de ces artistes, comme dans l’installation de Sigalit Landau, O my friends, there are no friends, ou le magnifique bras échoué de Mohamad Saïd Baalbaki, Une seule main ne peut applaudir, double allusion à la destruction de la statuaire antique et à la mutilation humaine par des guerres fratricides. Aïcha Hamu évoque avec une froideur délibérée la brutalité de ces conflits avec Flat Riot, tapis tissé de cheveux de femmes du Maghreb, tandis que Yazid Oulab présente un no man’s land entre deux mains en barbelé… Avec son énigmatique composition de narguilés multicolores, intitulée Assassins, Mounir Fatmi introduit un questionnement lancinant sur le glissement du sens linguistique.

La Révolution arabe est évoquée, non sans une forme de distanciation au second degré, avec les Virus de la Révolution de Rym Karoui, qui propagent les idées sur les réseaux sociaux, et les Bugs de Nadia Kaabi-Linke, qui viennent enrayer le process révolutionnaire. Ces convulsions et la souffrance du monde méditerranéen passent aussi par la tragédie de ceux qui recherchent l’exil à tout prix, comme à Lampedusa, avec l’évocation muette des migrants harragas du Maghreb dans l’œuvre glaçante de Karim Ghelloussi : Comme les brûleurs de la mer sombrent. Souffrance aussi liée à la condition de la femme dans le monde arabe, avec la mutilation de l’égyptienne Amal Kenawy, The Journey, étrange oeuvre métaphysique, L’Araignée de Zoulikha Bouabdellah, ou encore La Robe empesée de plâtre et piquée d’aiguilles de l’artiste marocaine Safaa Erruas.

L’évocation du Sud sait aussi redevenir pittoresque, avec le bivouac insolite du nîmois Claude Viallat, l’Armée de sel de Jean-Pierre Formica ou le linge qui sèche avec l’improbable Grand étendoir aux serpillières du niçois Noël Dolla. Avec ses traditions populaires, la présence constante de la musique et des jeux, avec la Mandoline de Jannis Kounellis ou La vie en jeu(x) et lor(s) du jeu, le diptyque en forme de dominos de Bérénice Szajner. La nature du Sud, sauvage ou aride, comme cette installation insolite de Penone, L’Ongle, ou cette émergence du Surgeon monumental de Bernard Pagès. Et la mer, encore et toujours, avec les joyeuses épuisettes colorées de Daniel Dezeuze, les Poissons ivres taillés dans le bois à la tronçonneuse par Marc Nucera ou les captivantes étoiles de mer mauves du libanais Nabil Nahas, Tyrian Purple.

L’artiste barcelonais Jaume Plensa envoie un message de paix avec Marrakech’s Soul, sculpture monumentale représentant un personnage agenouillé dont la forme est animée par les écritures arabe, hébraïque et autres – sorte de Tour de Babel réconciliée, métaphore du langage et de la communication. On retrouve ce message d’apaisement dans son autre œuvre, Nest III, avec la profonde sérénité qui émane de ce personnage en méditation sur son rocher. Plus sombre, Karim Ghelloussi laisse entrevoir en filigrane deux têtes de mort de part et d’autre d’une lampe traditionnelle, dans La Mort en est une, vanité orientale et intéressante hybridation culturelle entre Orient et Occident.

De Miró à Sottsass, l’exubérance de la couleur reste omniprésente, source de vitalité et d’énergie, jaillissant comme dans le Fruit de la Passion de Xavier Escriba, se déclinant en gamme chromatique dans les trois colonnes Peinture de JeanPierre Raynaud ou la superbe Polychromie méditerranéenne de Pascal Fancony, qui s’élance harmonieusement vers le ciel, à l’image de l’échelle de Jacob.

La Méditerranée, c’est la Vie.

– Valérie de Maulmin

L’exposition en images